Retour

Développement Durable

Électricité bas-carbone : un des plus grands challenges de l’industrie textile ?

Article publié le

Partager cet article

Le titre de l’article vous étonne ? C’est normal. Difficile à première vue de faire le lien entre un t-shirt et une éolienne produisant de l’électricité.

Pourtant – et c’est bien ça le plus embêtant dans l’histoire qui va suivre ! – l’électricité est un sujet absolument majeur, que ce soit pour Picture, pour l’industrie textile, et pour le monde entier dans la lutte contre le changement climatique.

1. La production d’électricité (via les centrales à charbon, gaz et pétrole) est la première cause d’émissions de gaz à effet de serre (GES, dont le CO2) dans le monde.

Le charbon, gaz et pétrole représentent environ 65% de l’électricité produite dans le monde. 

2. Les modes « bas-carbone » sont ceux qui ne rejettent que très peu de CO2 (analyse en cycle de vie) : nucléaire, hydro-électricité, éolien, solaire, biomasse, géothermie, etc. L’ensemble de ces modes représente environ 35% de l’électricité produite dans le monde.

3. L’électricité est partout autour de nous et dans nos sociétés. Tout ce qui nous entoure a été fabriqué de près ou de loin avec des machines qui ont besoin d’électricité pour fonctionner. Nos appareils électroniques, après avoir été fabriqués par des machines, ont encore besoin d’électricité pour fonctionner.

Voilà pour l’introduction.

Maintenant, revenons à notre histoire de t-shirt et d’éolienne.

Quel lien peut-on faire entre les deux ?

C’est assez simple : sans électricité, le t-shirt ne pourrait pas être industrialisé. Les nombreuses machines de la chaine d’approvisionnement (filature, tricotage, teinture, assemblage, etc.) seraient toutes à l’arrêt.

Gourmandes en électricité, les machines sont omniprésentes dans la fabrication d’un produit textile et comme on vient de le voir, la production d’électricité a un impact qui est loin d’être anodin…

Autrement dit, bien que votre matière soit « propre » dès la base de votre chaine d’approvisionnement (à l’état de fibre pour du coton biologique ou de granulé pour du polyester recyclé, pour ne citer qu’eux), la route est encore longue et énergivore pour aboutir à un produit fini portable.

Bien sûr, des femmes et des hommes sont toujours derrière les processus. Il y a indéniablement du savoir-faire. Nos ancêtres n’ont d’ailleurs pas attendu l’invention de l’électricité pour se vêtir ! Historiquement, l’artisanat a toujours permis de fabriquer des vêtements.

Puis la révolution industrielle (à partir de 1850) est passée par là. L’invention de l’électricité et l’avènement des énergies fossiles (pétrole, charbon, gaz naturel) ont façonné le monde que l’on connaît aujourd’hui. Le textile (comme tous les autres secteurs d’activité) s’est alors largement industrialisé.

Si nous voulions être cachottiers, nous pourrions vous dire que toutes ces histoires d’énergie, d’électricité et de machines ne sont pas si importantes par rapport aux problématiques spécifiques du textile (les matières notamment). Malheureusement, ce n’est pas le cas !

Avec la suite de cet article, nous prenons un petit risque. Vous risquez de lire des choses surprenantes que les marques n’ont pas l’habitude d’évoquer. Mais bon, il faut bien avancer, se remettre en question et s’améliorer !

Et puis surtout, ça ne concerne pas que nous. Comme nous le disions en début d’article, le sujet est commun à tout le monde : Picture, l’industrie textile, et le monde entier dans la lutte contre le changement climatique.

1. Industrie Textile : Où les émissions de gaz à effet de serre (GES) sont-elles localisées ?

Selon l’étude The Environmental Impact of the Global Apparel and Footwear Industries publiée par le cabinet Quantis en 2018, l’impact carbone moyen d’un produit textile dans le monde se répartit ainsi :

83% de l’impact carbone d’un produit textile se situe donc, en moyenne, au niveau des étapes de : filature, tricotage/tissage, teinture, traitements spéciaux et assemblage.

Ces chiffres sont des moyennes valables pour les matières conventionnelles suivantes :

  • Coton
  • Matières synthétiques (exemple : polyester, polyamide, etc.)
  • Matières cellulosiques (viscose, lyocell, etc.)
  • Autres matières naturelles/animales (lin, chanvre, laine, cuir, etc.).

Note : pour le transport, cette étape prend en compte l’acheminement des produits finis depuis les usines d’assemblage vers les magasins. L’étude a repris les chiffres d’un autre rapport (The Environmental Potential of Textile, 2014) estimant que 8% du transport textile mondial était réalisé en avion, et 92% par voies routières/maritimes. L’étude précise que l’impact du transport serait bien plus gros si les marques faisaient plus de transport en avion. Alors, continuons à ne pas en faire !

2. A quoi les émissions sont-elles dues ?

La principale cause, commune à toutes les étapes de fabrication, c’est l’usage d’électricité par les machines. L’étude le souligne bien :

La forte dépendance au charbon et au gaz naturel pour générer de l’électricité et de la chaleur (notamment en Asie) sont largement à l’origine des émissions. Page 21.

– Les différents modes de production d’électricité influencent directement les résultats environnementaux (dont climatiques) des processus textiles. Page 62.

Certes, il y a un peu de transport entre les étapes de fabrication. Cela va occasionner des émissions (combustion du pétrole). Mais c’est très peu significatif.

Le mix énergétique des pays de production est donc un facteur clé.

Les mix trop carbonés (majorité de charbon, gaz, pétrole) vont entrainer des émissions de CO2. Inversement, si une majorité d’électricité bas-carbone est identifiée (nucléaire, hydroélectricité, éolien, solaire, biomasse, géothermie, etc.) alors, bonne nouvelle : les émissions CO2 associées à la fabrication du produit seront très faibles, et vous aurez « réglé » une large partie du problème.

Mauvaise nouvelle : Les pays décarbonés ET dans lesquels il y a des productions textiles ne sont pas nombreux… Nous verrons plus loin quels sont les autres leviers d’amélioration.

Voilà donc comment l’électricité, sujet largement occulté dans l’industrie textile devient soudainement une des premières priorités pour réduire les émissions CO2 et développer des produits en phase avec la lutte contre le changement climatique !

Mea culpa, jusqu’à aujourd’hui nous n’en avions quasiment jamais parlé non plus…

On retrouve ainsi notre titre de départ : Électricité bas carbone, l’un des plus grands challenges de l’industrie textile ?

Cependant, si de l’électricité est produite, si les machines textiles tournent et que des émissions de CO2 sont causées, ce n’est pas pour rien. C’est bien qu’il y a une demande de production de la part des marques… Avoir une vision du problème (et de la solution) purement énergétique et technologique serait une grave erreur.

Il faut aussi questionner le besoin de produire autant et de consommer autant.

Tendre vers plus de sobriété (réduction du besoin énergétique) est indispensable.

3. Les matières et le transport apparaissent donc comme secondaires

Vous avez probablement dû être surpris en voyant les faibles pourcentages que représentent ces 2 étapes. Ce sont pourtant celles qui viennent directement à l’esprit car :

1. Les marques mettent très souvent l’accent sur les matières (biologiques, recyclées, etc.).

2. Le transport est un sujet « naturellement » contre-intuitif car on a tendance à forcément associer beaucoup d’émissions CO2 à un produit qui vient de loin…

Nous ne sommes pas en train de dire que ces étapes ne sont pas importantes. Elles le sont. Cependant, elles restent secondaires par rapport au sujet énergétique/électrique qui englobe 83% de l’impact d’un coup.

Ci-dessous les mesures les plus déterminantes à adopter pour le climat, issues d’une autre étude : Fashion On Climate

Alors, comment expliquer ce décalage entre réalité, communication et contre-intuition ?

Nous pensons qu’il y a une méconnaissance du sujet climatique/énergétique au sein de l’industrie. Il est relativement absent des débats.

À la place, voici les principales thématiques qui animent les professionnels du textile depuis tant d’années : Les matières, la durabilité/réparation, l’économie circulaire, le recyclage, les polybags, les produits chimiques nocifs et le transport. Ces sujets sont tous importants.

Ils ont tous bien avancé, les améliorations sont réelles, les marques en parlent, c’est normal.

Mais il y a de toute évidence un absent de taille (2 en fait, on verra ça plus tard) autant dans les projets d’amélioration que dans la communication…

Même les marques françaises (qui ont l’avantage de bénéficier du mix-électrique français très décarboné) voire celles qui fabriquent au Portugal (mix assez décarboné également) n’en parlent presque pas !

En parallèle, il y a probablement une prise de conscience tardive de certaines marques, dont nous faisons partie, il faut l’avouer. Ajoutez-y beaucoup d’inertie (car le sujet est complexe), une réticence des marques à parler des sujets sur lesquels elles ne sont pas exemplaires, et voilà : vous avez une bonne partie de l’explication.  

Enfin, le curseur carbone (changement climatique) n’est pas forcément le cheval de bataille de toutes les marques. Il peut y avoir d’autres engagements (biodiversité, relocalisation, économie circulaire, aspect social, etc.) qui entrainent d’autres débats et actions.

4/ Et côté Picture, comment notre impact carbone se répartit-il?    

Notre Bilan Carbone s’est terminé à l’automne 2020 et passait en revue l’année 2019. Étant donné que nos 2 grandes chaines d’approvisionnement sont majoritairement situées dans des pays assez carbonés (Turquie et Taïwan), on retrouve plus ou moins les mêmes ratios que l’étude de Quantis.

(D’ailleurs, en tout transparence, c’est Quantis qui nous a réalisé le Bilan Carbone).

84% de notre impact carbone est donc localisé au niveau des chaines d’approvisionnement, avec, dans notre cas, une prédominance sur les étapes suivantes : Tissage et Teinture.

Notre logistique mondiale (nous sommes distribués dans 40 pays) ne représente que… 3,6% de nos émissions. Bien que nous fassions énormément de bateau (mode de transport peu émissif), la statistique nous a surpris, mais elle est finalement cohérente avec les résultats de l’étude globale de Quantis.

Une petite différence de calcul avec l’étude est cependant à noter : les résultats de notre Bilan Carbone tiennent compte de l’usage de nos produits par les consommateurs (lavage, repassage). C’est prospectif (on ne sait pas exactement ce que vous allez faire de nos produits) mais ça a le mérite d’exister. Cela représente 7% des émissions qui peuvent être associées à Picture.

Au total, Picture en 2019, c’est environ 15 700t de CO2e. L’équivalent de l’impact carbone annuel de 2100 européens. Rapporté au produit, c’est une moyenne d’environ 20kg CO2e par produit (calcul en cours d’affinage avec Sweep, notre outil de mesure, car nous faisons des produits bien différents les uns des autres).

Nous n’avons pas trouvé les résultats carbone et l’intensité carbone des produits finis d’autres marques textiles outdoor pour se « comparer ». Sur une base de données publiques, nous savons que nous avons à peu près les mêmes ratios que Patagonia.

86% de leur impact est localisé au niveau de leurs chaines d’approvisionnement.

5/ Où en sommes-nous suite à ces résultats ? Quelles solutions s’offrent à nous ?

Clairement, le message a été reçu et on sait qu’il faut s’améliorer sur le sujet. Les mix-énergétiques Turque et Taiwanais sont moyens avec encore trop de gaz et de charbon. Nous insistons sur ces 2 pays car les chaines d’approvisionnement que nous avons là-bas comptent pour environ 80% de notre volume total de production.

Pour faire simple, il y a 2 grandes actions possibles pour mener cette fameuse transition énergétique.  

  • La « relocalisation énergétique »

Il s’agit de relocaliser les productions vers des pays ou l’électricité est peu (voire très peu) carbonée. France, Portugal, Vietnam (dans une moindre mesure), certains pays d’Europe de l’Est sont des exemples où des productions textiles bas carbone existent. Par ici pour mieux comprendre pourquoi relocaliser en France n’est pas si simple dans notre cas, c’est notamment parce que notre modèle de distribution (qui n’est pas complètement figé pour autant) rajoute un intermédiaire (le magasin) entre Picture et vous.

À date, pour la majorité de notre production, nous n’avons pas réellement activé cette option de relocalisation qui aurait pour conséquence d’abandonner nos relations avec la Turquie et Taïwan. Ces derniers sont des partenaires historiques (2009). Les volumes réalisés avec eux sont importants et les produits bien spécifiques. Bref, on l’avoue, ce sont des décisions qui sont loin d’être évidentes à prendre. Nous réfléchissons davantage à de la relocalisation énergétique pour d’autres produits et accessoires qui représentent moins de volume. C’est d’ailleurs ce que nous faisons déjà pour les chaussettes (Portugal) et les cache-cous (France/Italie).

  • L’autoproduction d’électricité bas-carbone par nos partenaires

Il s’agit, par exemple, d’inciter nos partenaires (les filateurs, tisseurs, teinturiers, etc.) à investir dans des panneaux solaires pour auto-produire une partie de leur propre besoin électrique, et ainsi réduire la dépendance à une électricité nationale qui viendrait d’un mix trop carboné avec du charbon et du gaz. 

À date (Novembre 2021), deux installations solaires existent au sein de nos chaines d’approvisionnement. Le premier à Taiwan (usine de lamination) et le second en Turquie (usine de filature et tricotage, pour environ 35% de leur besoin en électricité). Pour la Turquie, les calculs doivent être affinés, mais la réduction cumulée sur les 4 premiers mois de mise en service est de l’ordre de 2000 Tonnes de CO2.

Une chose est certaine : sans collaboration avec des marques plus importantes que nous, il ne se passera pas grand-chose. Nous représentons trop peu de volume (et de business) avec les partenaires ciblés par rapport aux changements que nous aimerions impulser avec eux ! À date, nous sommes donc peu influents.

Cela peut changer en collaborant avec des plus grandes marques. « S’associer avec les méchants » pourrait-t-on entendre, mais la réalité est plus pragmatique que ça. Les entreprises font à la fois parti du problème et de la solution, sous couvert qu’elles veuillent bien placer leurs efforts au bon endroit et ne pas greenwasher.

Il y a aussi une autre manière de voir les choses. Notre activité augmente mécaniquement le besoin énergétique de certains pays ce qui rend leur transition vers des énergies bas carbone plus complexe et couteuse. Nous avons donc une responsabilité directe. Investir financièrement, les aider et collaborer avec d’autres marques de l’industrie est un juste retour des choses et cela sera profitable pour tout le monde : les émissions sont locales, mais les impacts sur le climat sont mondiaux.

6/ Appel à la collaboration :

  • Si vous êtes une entreprise du textile et que vous êtes intéressés par tout ça : contactez-nous, et rejoignez le collectif En Mode Climat.
  • Si vous avez les mêmes problématiques que nous dans des pays carbonés : contactez-nous.
  • Si vous avez trouvé des solutions : contactez-nous.
  • Si vous êtes un expert de l’énergie en Turquie ou en Asie : contactez-nous.
  • Si vous connaissez un expert de ce genre : contactez-le pour nous !
  • Si vous représentez un « lobby » pour accélérer la transition énergétique dans des pays carbonés : contactez-nous.
  • Bref, tous les contacts seront bons à prendre pour avancer ensemble. Merci.

Ps : ça ressemble à un appel de détresse mais rassurez-vous, on va bien et on a déjà activé pas mal de pistes de notre côté aussi !

Dans ce cadre, le jeune collectif En Mode Climat dont nous faisons partie est déjà un très bon exemple. Il faut plus de régulations et d’interventions des gouvernements pour accélérer la transition et forcer les marques à s’améliorer. Il est notamment question de mettre une taxe carbone aux importations, afin d’envoyer un signal-prix qui rendra plus intéressant d’avoir des produits dans des pays bas-carbone. Par ici pour voir toutes les propositions.

La taxe carbone aux frontières est prévue dans le paquet climat de la Commission Européenne pour permettre à l’UE de réduire d’au moins 55 % les émissions nettes de gaz à effet de serre d’ici à 2030, mais le textile n’est pas concerné. Seuls les secteurs les plus directement émissifs le sont pour l’instant : producteurs d’électricité, de fer et d’acier, d’aluminium, de ciment et d’engrais.

Sans régulations de ce type pour “forcer” les marques à s’améliorer et “relocaliser énergétiquement”, les avancées resteront lentes et marginales.

7/ Réflexions finales

Sur l’efficacité énergétique :

Tout est bon à prendre, mais nous ne croyons pas vraiment à des améliorations de type « efficacité énergétique des processus existants ». D’abord parce que l’énergie qui pose problème ne serait pas forcément changée, elle serait juste un peu moins sollicitée. Or, « un peu moins » d’énergies fossiles ne suffira pas pour résoudre le problème.

Aussi, de multiples effets rebonds sont toujours possibles. Quand on est plus efficace, en général, on produit plus. Par ici pour quelques exemples concrets.

De manière générale, l’efficacité énergétique a un intérêt environnemental, surtout si le volume de production / d’usage reste constant.

Sur la transition énergétique et la nécessaire sobriété :

Une transition énergétique réussie qui fait la part belle aux énergies bas carbone n’existera jamais si le monde continue à garder le même niveau de productivité et de consommation.

Comme dirait l’expert du pétrole Mathieu Auzanneau : « l’abondance énergétique, c’était une crise d’adolescence, maintenant on peut s’effondrer ou passer à l’âge adulte ».

L’âge adulte, c’est accepter de passer en mode “sobriété”. Dans le textile, cela veut dire produire moins et consommer moins. Ni plus, ni moins.

Sur les problèmes liés au nucléaire, au solaire, à l’éolien, aux barrages :

Aucune énergie n’est parfaite. C’est d’ailleurs pour ça que nous ne parlons jamais d’énergie « vertes » ou « propres » dans cet article. En revanche, les énergies bas-carbone ont au moins le mérite de ne quasiment pas rejeter de CO2. Elles ne réchauffent donc pas le climat, et il faut savoir s’en réjouir !

Pour les geeks de l’électricité, par ici, page 1335 de l’annexe du rapport du GIEC (2014), si vous voulez savoir quelles sources émettent le plus (spoiler : c’est le charbon) et lesquelles émettent le moins !

Sur les alternatives aux produits neufs :

On n’en a pas parlé car le postulat de départ était d’améliorer la phase de production. Mais bien sûr, dans une démarche de sobriété on ne peut qu’encourager la réparation, la seconde main, la location, la durabilité, etc. Car c’est directement lié au fait de consommer moins, donc de produire moins.

Par ici pour découvrir notre garantie de réparabilité à vie.

Et très (très) bientôt, vous entendrez parler de nous pour la location et les produits reconditionnés !

FIN